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Lettre ouverte au président de la République

samedi 3 janvier 2009

Cette lettre du 31 décembre 2008 émane d’un collectif d’enseignants à l’IUFM de Lyon. Elle fait référence, entre autre, aux déclarations de sarkozy lors d’une conférence de presse conjointe du Président de la République française, du Président du Parlement européen et du Président de la Commission européenne. Le texte est téléchargeable sur le site de l’Élysée

Nous sommes des enseignants en IUFM (Institut Universitaire de Formation des Maîtres). Nous vous interpellons à propos de l’annonce que vous avez faite, le 16 décembre 2008, à Strasbourg, de la suppression des IUFM. Rendant hommage à votre Ministre de l’Education nationale, vous avez mis à son actif la suppression des IUFM. Cela n’avait jamais été dit auparavant. Nous avons bien entendu : vous nous avez supprimés !

Jusqu’à présent, la formation des maîtres du premier et du second degré était assurée par les IUFM, lesquels sont sis pour la plupart dans les anciens locaux des Ecoles Normales, qui sont l’un des symboles de la République Française et des missions qu’elle donne à son Ecole. Votre gouvernement, en imputant aux universités cette formation, continue à rédiger l’arrêt de mort d’une Education que vous ne voulez plus nationale.

C’est la fin du service public.

Vous dites remplacer la formation par une année supplémentaire d’études universitaires, c’est ce que l’on appelle la masterisation. Elle consiste en un abandon pur et simple de l’idée qu’un enseignant a à être formé pour exercer son métier. Or, les universités françaises ne sont pas, pour l’heure, performantes en matière de formation professionnelle, quelle qu’elle soit. Mais « Bac +5 », c’est si facile à comprendre…

C’est la formule qui tient lieu de discours.

Le ministre met en place une chose : l’intégration des IUFM dans les universités. Vous en annoncez une autre : la suppression des IUFM.

C’est l’autocratie qui avance à grand et bas bruit.

Les IUFM étaient en voie de s’instituer, avec quelque maladresse, sans doute, mais avec la constante volonté de mieux remplir leur mission. Pourquoi ne pas doter le pays d’Instituts Universitaires de Formation des Maîtres, encore plus dignes de ce nom, qui délivreraient une certification pour valider des études qui sont déjà, de fait, des études à Bac + 5 ?

Ce serait accepter l’idée raisonnable que la formation d’un enseignant, dans un pays démocratique du XXIème siècle, demande à être conçue au niveau national et ne peut absolument pas naître d’un coup de torchon.

Qu’avez-vous supprimé ? Qu’avez-vous voulu supprimer ?

Qu’est-ce qu’un professeur qui exerce en IUFM ? De quoi l’accuse-t-on ? Qui entendra les enseignants débutants faire part de leur besoin de savoir comment on s’y prend, avec tel élève difficile, avec tels savoirs à transmettre ? Qui aura la conscience élevée de ce qu’un fonctionnaire d’Etat doit savoir de sa mission, de ses droits et de ses devoirs, de sa hiérarchie, de sa loyauté envers les programmes et les ministères, quels qu’ils soient ? Qui se préoccupera de s’assurer qu’une dictée permet vraiment de faire des progrès en orthographe ? Qui se préoccupera de savoir s’il n’existe pas des méthodes qui feraient qu’un petit d’homme apprenne à lire de la façon la plus intelligente possible ? Qui se demandera comment l’on pourrait faire bénéficier les élèves de l’avancée des connaissances dans tel ou tel domaine scientifique ? Qui veillera à ce que les enseignants en formation éprouvent, au sein de leur promo, ce qu’est un corps professionnel ? Qui se souciera de les faire s’interroger sur les actes qu’ils posent, lorsqu’ils s’essayent à apprendre ce qu’il faut aux enfants ? Qui analysera des moments professionnels pour les transformer en expérience explicitée ?

Et qui dira que tout cela est vain, déplacé, ridicule ? Quel pays européen ? Quel intellectuel ? Quel homme de bon sens ? Quel parent ?

Que n’avez-vous présenté ce merveilleux bilan sans précédent –ce qui ne peut être considéré par personne comme une valeur en soi- sur le seul mode qui convient pour nommer votre politique : la suppression.

Suppression des RASED, des postes, des statuts des enseignants, des associations populaires et éducatives… Nous ne sommes pas les seuls touchés. Et nous toucher, c’est toucher tous les citoyens, même s’ils ne le savent pas tous et pas tous encore.

Nous serons fiers d’être ceux qui auront hurlé dans les rues qu’ils ne sont pas réduits aux lois du marché et du libéralisme ou du pays tel que vous le concevez. Nous faisons un travail qui est compliqué, peu clinquant, qui demande des efforts considérables pour peu de résultats visibles, parce que tout est plus facile que réfléchir ou regarder la réalité en face avec pour ambition de la nommer, de la décrire et de l’analyser. C’est pourtant notre honneur, à nous, les enseignants et parmi les enseignants, à ceux qui ont le courage de contribuer à en former d’autres, c’est notre honneur de revendiquer de ne pas jurer que par le résultat, la performance et la réussite. C’est notre humanité à nous. Elle ne se décline ni dans la charité ni dans la démagogie. Elle se décline dans un chemin d’intelligence du monde.

Vous aurez fait de notre lieu de travail un mouroir. Cependant, soyez assuré qu’en janvier 2009, retournant travailler dans des IUFM « supprimés », nous continuerons à nous efforcer de rendre les futurs enseignants capables de faire leur métier, capables d’entendre hautement la confiance que l’Etat met en eux pour instruire et éduquer les enfants, capables aussi de faire la différence entre simplisme et simplicité et entre culot et courage.

Collectif IUFM de Lyon

Messages

  • Bonjour,

    je comprends et suis globalement d’accord avec ce texte.

    Je regrette l’assertion "Or, les universités françaises ne sont pas, pour l’heure, performantes en matière de formation professionnelle, quelle qu’elle soit".

    Elle est contredite par les résultats de placement des étudiants, tant dans les entreprises et les associations que dans la fonction publique, pour un grand nombre de diplômes universitaires (Licence Pro, Master Pro, DUT, Ingénieur).
    Elle est vexante pour les collègues qui s’y impliquent, souvent au détriment de leur recherche.
    Elle sous entend "contrairement à des IUFM indépendants", qui avaient pour certains de bon "taux de placement/réussite", mais dans un système particulièrement simple (mono-employeur, référentiel de compétences relativement stable...).

    AlKi

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